I - LE CORPS COMME REFUGE 

J’aurais voulu percer des trous dans mon corps, des ouvertures, que mon âme puisse mieux s’écouler vers mes pieds mes mains ma bouche, j’aurais voulu porter mes pensées comme des manteaux, je me disais : les gens me voient et m’associent à ces courbes, ce sourire, ces cheveux, pourquoi ces courbes, ce sourire, ces cheveux devraient-ils agir comme significations de moi ? Mettons le feu, câlice, et voyons quel corps surgit des flammes, et peut-être que ces flammes feront fondre ma peau tout contre mon âme, peut-être que par alchimie l’un deviendra l’autre, qu’il n’y aura plus ce que je sens être une séparation irréconciliable. Je me dis : mettons-le à l’épreuve, ce corps, que le fond et la forme coïncident.

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Savoie-Bernard, C. (2018). Liminaire. Dans Savoie-Bernard, C. (dir.) Corps.  Montréal : Triptyque, p.6. 

Chloé Savoie-Bernard, Liminaire.

Le corps humain, outre le fait qu’il soit une entité composée de chair et d’os, est l’enveloppe du monde intérieur, intime à chacune et chacun. Il est le lieu ultime de la liberté où l’esprit s’abandonne sans limites à ses pensées. Un refuge portant les marques personnelles de l’anxiété et de la douleur aux côtés de la joie et de l’amour. Des artistes rendent visible cette vie intérieure, inaccessible pour l’œil, et pourtant quotidienne et commune. Tout d’abord, Sophie Jodoin dessine le corps humain en privilégiant une approche sensible plutôt qu’une analyse formelle afin de témoigner du vécu dont il est empreint. Ensuite, Suzelle Levasseur efface peu à peu les formes humaines pour laisser place à la représentation des émotions par des configurations abstraites. Suzanne Meloche et Francine Simonin, quant à elles, s’abandonnent complètement à l’abstraction pour incarner les parts imperceptibles de l’âme à travers le développement d’un langage universel. Plus encore, Renée Lavaillante réalise des dessins à l’aveugle afin de se concentrer entièrement sur la relation entre le corps et la matière de manière intuitive. En toute vulnérabilité et transparence, ces artistes extériorisent et matérialisent des émotions brutes et créent un espace décomplexé où il est possible de les recevoir et de les partager.

 
Sophie Jodoin ; Sans_titredessin ; 1991 ; collection oeuvres d'art UdeM

Sophie Jodoin

Sans titre,

Dessin,

1991,

32x43 cm

© Sophie Jodoin (2021)

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Le corps n’est jamais conçu de manière générique dans les œuvres de Sophie Jodoin (1965-). Il est plutôt considéré comme une entité unique portant les indices d’une psyché personnelle. Spécifiquement, dans ce dessin, le corps est représenté nu et seul, positionné à l’horizontale et de dos, dans un style épuré. Cet instant de pause, illustré sur toile, un médium généralement réservé à la peinture, offre un portrait vulnérable. L’aspect intimiste est accentué par le petit format de l’œuvre et par la palette de couleurs, restreinte principalement au noir[1]. Jodoin dépasse l’étude formelle des dessins d’observation et réalise une œuvre à part entière par son approche hypersensible qui laisse place à l’imagination du récit de ce corps.

 

[1] Sabet, A. (2017). Frissons. Entretien avec Sophie Jodoin. Espace, (117), 70-77.

 
Corps ; visage ; tête ; nos corps ont leurs raisons ; 2021 ; collection oeuvres d'art UdeM
Corps ; visage ; tête ; nos corps ont leurs raisons ; 2021 ; collection oeuvres d'art UdeM
Corps ; visage ; tête ; nos corps ont leurs raisons ; 2021 ; collection oeuvres d'art UdeM

Suzelle Levasseur

#467, #472, #473,

Peintures,

2003,

60x60 cm chacune.

© Gracieuseté de Suzelle Levasseur (2021)

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Suzelle Levasseur (1953-) crée des peintures qui demandent à être observées longuement afin d’apercevoir, dans les taches de couleurs abstraites, des formes rappelant le corps humain. Dans #467, #472, #473, les volumes déformés, à caractère anthropomorphique, évoquent l’état d’angoisse d’un individu traversé par une émotion vive. Des lectures subjectives émergent de cette immersion du regard dans la matière, les couleurs et les formes charnelles des œuvres. En fait, celles-ci servent d’écrans paranoïaques ouverts à une multitude d’interprétations portées par une énergie de transformation qui éveille ce qui se cache en nous[1]. En d’autres termes, les peintures insaisissables de Levasseur sont des lieux de projection pour l’esprit.

 

[1] Godmer, G. (1987). Suzelle Levasseur : peintures et dessins, 1980-1987. Montréal : Musée d’art contemporain de Montréal.

 
Corabstraction ; bleu ; noir ; blanc ; geste ; nos corps ont leurs raisons ; 2021 ; collection oeuvres d'art UdeM

Suzanne Meloche

Sans titre,

Peinture,

1961,

43x48 cm.

© Succession de l’artiste.

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Cette peinture de Suzanne Meloche (1926-2009), composée de larges traits noirs et bleus superposés, est l’une des rares œuvres de l’artiste conservées dans une collection muséale. Malgré le fait que Meloche n’ait pas signé le Refus global, ses gestes spontanés sur la toile témoignent d’une approche intuitive et expérimentale, reflétant les valeurs artistiques des automatistes. Outre les influences stylistiques du mouvement surréaliste et de l’expressionnisme abstrait, elle partageait avec les membres du groupe le désir de liberté et d’émancipation de la tradition à une période de l’histoire du Québec caractérisée par l’oppression du dogme religieux.

 

Cette révolte, soutenue par la volonté de s’affranchir de la norme sociétale, est également exprimée par Meloche dans des poèmes qui ont été découverts tardivement dans sa carrière. Un recueil, intitulé Les aurores fulminantes, daté de 1949, a été retrouvé dans les papiers de Paul-Émile Borduas en 1960 accompagné d’une courte présentation par le peintre Marcel Barbeau, conjoint de Meloche à l’époque. En 1980, la maison d’édition Les Herbes rouges publie ses poèmes, changeant la compréhension de son histoire et de celle des automatistes[1]. Ses écrits, comme ses peintures, célèbrent le corps en mouvement et plus encore l’énergie sexuelle et, particulièrement, la sensualité féminine[2].

 

[1] Arbour, R. M. (1998). Le cercle des automatistes et la différence des femmes. Études françaises, 34(2-3), 157-173.

 

[2] Voir Charron, F. (2001). Imaginaires surréalistes : poésie, 1946-1960. Montréal : Les Herbes rouges.

Suzanne Meloche, Les aurores fulminantes

 

Bohémienne grisée dans le tintamarre.

Tambour rehaussant les jupes.

Durs flots noirs aux clapotis d’étincelles,

Comme une chevelure.

 

Mon pas se prise dans la danse aux folles inflexions

Comme une trouée par la fente

À la lueur des chandelles.

 

Je bois les rires étonnés de ma vision nouvelle

Comme un éclair inattendu.

 

Le moment des fusées furieuses sur mes dents,

Et l’éclatement de ma démence

Comme une flûte rayonnante.

 

Furie à la génuflexion sauvage

Dans l’atermoiement déchaîné de ma secrète indépendance.

 

Ô ligne éperdument tendue

Pleine d’écume limpide dans le tourbillon de flèches.

 

Me voici, intacte et saoulée de hourras

Sur le mont du délire.

abstraction ; estampe ; gravure ; nos corps ont leurs raisons ; 2021 ; collection oeuvres d'art UdeM
 

Le corps est « … le centre et le nœud. L’intermédiaire entre le dehors et le dedans. Notre point de départ vers le monde et le point d’arrivée du monde en nous. »

Jaunin, F. (1990). Corps et caprices. Voir Magazine, 47.

Francine Simonin

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abstraction ; geste ; blanc ; brun ; nos corps ont leurs raisons, 2021 ; collection oeuvres d'art UdeM

Francine Simonin

Écriture métisse,

dessin, 2002, 53x80 cm

Film d’intérieur,

estampe, 1985, 46x32 cm

© Gracieuseté de la Fondation Suzanne Simonin (2021)

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Les œuvres de Francine Simonin (1936-2020), sont les témoins de chorégraphies qu’elle performait dans son atelier « au moyen de ses gestes-dessins, de ses mouvements-peinture[1]. » À défaut d’être danseuse, l’artiste activait son corps autour de toiles déposées au sol. Avec un pinceau et de l’encre, elle créait des réseaux spontanés et inconscients de lignes immortalisant le mouvement de son corps dans l’espace[2]. À travers la création, Simonin se libérait des conventions pour puiser dans sa mémoire corporelle et sensorielle afin de transcrire sur la toile ses pensées les plus profondes. Ces confessions intimes proposent une calligraphie composée de signes universels exprimant les pulsions instinctives de l’âme.

 

[1] Lévy, B. (2002). Francine Simonin, Jeux d’écriture. Vie des arts, 46(186), 52-55.

 

[2] Lacroix, L. (1994). L’état de grâce du regard. Dans Gascon, F. (dir.) Francine Simonin. Corps et graphie (p. 9-30). Joliette : Musée d’art de Joliette.

abstraction ; geste ; papier coréen ; nos corps ont leurs raisons ; 2021 ; collection oeuvres d'art UdeM
 

Renée Lavaillante

Le crayon chercheur / papier Unryu no 8,

Dessin,

2013,

60x92 cm

© Renée Lavaillante (2021)

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Chez Renée Lavaillante (1947-), les œuvres sont la matérialisation d’un processus de recherche axé sur la représentation de sa pensée au moyen du dessin. L’artiste travaille généralement par séries dans lesquelles elle s’impose diverses méthodes d’exécution. L’une des approches mises à l’épreuve par l’artiste consiste à dessiner à l’aveugle dans le but d’interroger le rôle de la vision dans la création. Ce processus est appliqué dans l’œuvre Le crayon chercheur, tirée d’une série de dessins réalisés sur des feuilles de papier Unryu, un papier translucide fabriqué à partir d’écorce de mûrier qui n’a pas été traité et qui conserve une texture naturelle rugueuse. Lavaillante, sans sa vision, laisse sa main se promener sur la feuille où « Le support offre un répertoire aléatoire de petits repères qui agit comme un “braille désordonné” et fait du bout des doigts le guide du crayon[1]. » Les tracés sinueux sont le résultat d’une rencontre intuitive entre la main, le crayon et la texture du papier.

 

[1] Miglioli, N. (2016). Renée Lavaillante, une archéologie du dessin. Montréal : Occurrence, p. 50.

 
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